L’hebdomadaire de la profession
pour les kinésithérapeutes

"Il y a une urgente nécessité à ce que les professionnels de santé, parmi lesquels les kinésithérapeutes, se vaccinent contre la grippe"

Sophie Conrard
- 18 octobre 2019

Qui dit hiver dit grippe ! Le Pr Gaetan Gavazzi est président du Collège national des enseignants en gériatrie (CNEG), infectiologue et médecin gériatre au CHU de Grenoble. Il fait le point sur le virus, la campagne de vaccination initiée il y a quelques jours par le ministère de la Santé et des Solidarités et rappelle l'importance pour le personnel soignant de se faire vacciner.

Le vaccin de la grippe ne jouit pas d’une très grande popularité auprès du grand public et les professionnels de santé. Comment l’expliquer ?
La France est championne du monde de la défiance. Il faut savoir que nous sommes le pays où les gens doutent le plus de l’efficacité des vaccins. Ils ont peur des effets indésirables alors qu’il y en a très peu, et craignent qu’on les désinforme sciemment au nom d’intérêts politiques.

D’autre part, le vaccin est trop peu apprécié encore (connaissance sur le niveau de vaccination des gens, impact du vaccin, informations concernant le caractère obligatoire ou non) pour pouvoir communiquer efficacement. Conséquence implacable, il règne beaucoup de confusion autour du vaccin contre la grippe.

Les conseils de professionnels de santé sont à eux seuls capables de faire changer les mentalités, motiver les individus à se protéger. Mais ils demeurent trop peu nombreux à le recommander, malheureusement.

Quels sont les freins à la vaccination ? Pourquoi le personnel soignant ne se vaccine pas assez et ne le recommande pas assez non plus ?
Le personnel soignant a besoin de formations théoriques et pratiques. Il est globalement sous-informé sur la maladie grippale, sur les maladies à prévention vaccinale en général et sur les vaccins, en particulier celui de la grippe. Là encore, la conséquence évidente est qu’ils ne peuvent la recommander correctement.

Nous savons que les vaccins sont essentiellement administrés par les médecins généralistes (source : INPES), les infirmiers et depuis peu les pharmaciens. Mais globalement, les limites organisationnelles sont telles que l’on rate beaucoup d’opportunités en n’élargissant pas l’acte à la majorité des professionnels pour vacciner les individus dans la communauté, et en ne permettant pas aux personnels soignants de se vacciner plus facilement, entre eux par exemple. Il faut trouver rapidement des solutions pour améliorer les couvertures vaccinales parmi les professionnels. Les changements de cultures se feront plus lentement.

Focus sur les kinésithérapeutes

Les kinésithérapeutes sont des professionnels de santé très en lien avec les personnes âgées. Quel est leur taux de vaccination ?
Peu de données existent sur la vaccination des kinésithérapeutes, qu’ils soient dans les établissements de santé ou en ville, alors qu’ils prodiguent des soins bénéfiques à un très grand nombre de patients.

Une enquête française menée en 2017 par "Tous pour la santé TV" faisait état d’un taux de couverture vaccinale antigrippale de 27 % dans la profession, et seulement 35 % déclaraient s’être faits vacciner au moins 1 fois au cours des dernières années. Les hommes étaient plus vaccinés que les femmes (27 % contre 23 %) et plus on vieillissait, plus on se vaccinait (jusqu’à 47 % chez les kinésithérapeutes de plus de 60 ans).

Dans cette même enquête, on retrouvait que les répondants s’occupaient à plus de 85 % des patients seniors et à plus de 80 % de patients avec des pathologies chroniques. Dans le même temps, moins de 10 % déclarait avoir eu accès à une formation continue sur la vaccination elle-même. Or le taux de couverture semble lié au niveau de formation reçu sur le sujet.

Pourquoi est-il important que les kinésithérapeutes soient vaccinés ?
Si l’on ajoute à ce qui a déjà été dit sur la contagiosité, sur les couvertures vaccinales des kinésithérapeutes et sur le rôle des professionnels de santé dans la transmission, savoir que les kinésithérapeutes sont particulièrement en contact (en quantité et en durée) avec les personnes âgées les plus fragiles montre que les conditions pour une propagation super efficace de la grippe sont réunies.

Il y a une urgente nécessité à ce qu’il y ait informations et formations pour que chaque professionnel acquiert à la fois la conscience de la gravité de la maladie chez leurs patients et le risque faible lié à la vaccination.

L’épidémie de la grippe est-elle vraiment grave chaque année ?
La grippe, ce sont des millions de cas par an et on vaccine encore très peu. Le tétanos, c’est quelques cas par an et on vaccine la grande majorité de la population.

On sous-estime à tort la grippe : c’est une maladie très très grave pour les personnes fragiles, notamment les personnes polypathologiques de tous âges, les femmes enceintes et surtout les personnes âgées.

Son poids sanitaire est colossal : elle provoque chaque année des dizaines de milliers d’hospitalisations en excès, des infarctus du myocarde, augmente le risque de pneumonie bactérienne, augmente le risque d’insuffisance rénale et d’insuffisance cardiaque chez les malades âgés. Ces conséquences sont trop graves pour ne pas être prises au sérieux. Le surcoût annuel qui en découle est complètement sous-évalué.

Le vaccin permet-il réellement d’endiguer la grippe ?
Oui, à l’échelle individuelle. Malheureusement, en raison d’une baisse d’efficacité du système immunitaire avec le vieillissement, il ne protège qu’1 personne âgée sur 3 à 1 personne âgée sur 2. Mais à l’échelle collective, il permet de limiter efficacement l’épidémie.

Celui qui est infecté par le virus, même s’il ne le développe pas, le fait circuler et permet de le transmettre aux personnes les plus fragiles qui ne sont pas uniquement dans les services gériatriques comme on le pense mais dans tous les services, et dans la communauté.

90 % de la mortalité liée à la grippe touche les personnes âgées (plus de 10 000 décès par an depuis quelques années).

Si tout le monde était vacciné, on pourrait à la fois réduire cette mortalité mais aussi diminuer les complications de la grippe (infarctus, insuffisance cardiaque) et probablement la dépendance qui s’en suit. Notre cible principale est donc le personnel soignant qui se trouve le plus au contact des individus fragiles : c’est à lui que tient principalement la propagation de l’épidémie dans les secteurs de soins. Plus les gens seront vaccinés, moins il y aura de circulation virale. Le vaccin contre la grippe est un vaccin pour se protéger soi-même, mais aussi pour protéger les autres.

On pourrait même, comme aux États-Unis, le préconiser chez tout le monde.

En 2017, le groupe de travail GinGer (SPILF/SFGG) a mené en collaboration avec la SFGG une grande enquête nationale, le Pugg 2017 sur la grippe et l’épidémie 2016-2017. Quels enseignements en avez-vous tirés ?
Cette enquête a permis de connaître les pratiques en situation réelle. Nous avons pu savoir par exemple que dans les Ehpad, seuls 26,5 % des professionnels de santé étaient vaccinés contre la grippe. C’est un gros problème, je ne vous le cache pas. Quand nous avons regardé plus en détail dans les unités (plus d’une centaine d’unités), nous nous sommes rendus compte que le taux de vaccination des professionnels était de 34,8 %.

Dans les unités aiguës, le taux de grippe nosocomiale, c’est-à-dire une grippe contractée à l’hôpital, était de 24,5 %, grippe qui était directement responsable d’un taux de mortalité à l’hôpital de 12,3 %.

Quel est le message à délivrer cette année pour limiter la propagation de la grippe ?
Il faut absolument se faire vacciner pour protéger les plus fragiles que sont les personnes âgées, les malades chroniques. Le vaccin antigrippal est très sécure, il n’a que peu d’effet indésirable, essentiellement locaux (de quelques jours): le rapport bénéfice / risque du vaccin est largement en faveur de la pratique du vaccine vu la gravité de la situation.

Un MOOC pour vous former (gratuitement)

MOOC "Maladie prévention vaccinale chez le sénior"

Il a été créé pour les professionnels de santé et tous ceux qui veulent se mettre à jour sur les maladies et les vaccins qui concernent les personnes âgées et vieillissantes.

Contenu du MOOC :

Ce programme est composé de 8 séquences organisées en 4 parties :

- Généralités sur le vieillissement et les vaccins (2 séquences) ;
- Appréhender chaque pathologie avec l’impact pour les populations âgées en lien avec les vaccins (4 séquences) ;
- Les dimensions plurielles et spécifiques : du patient âgée polypathologiques aux patients voyageurs (1 séquence) ;
- Les nouveaux vaccins (1 séquence) ;

Supports :

- Vidéos et documents à visualiser pour avancer pas à pas (45 minutes maximum par séquence)
- Test final (quiz) pour permettre de faire le point sur les acquis.

© D.R.

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