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Interview croisée : "Nous avons besoin de savoir ce que souhaitent les professionnels de santé"

Sébastien Guérard, président de l'UNPS, et Éric Chenut, président de la Mutualité Française. ©FNMF/N. Gouhier

Sophie CONRARD
- 21 janvier 2026

Initiés le 17 novembre dernier, les États généraux de la santé et de la protection sociale sont l'occasion, pour chaque citoyen et chaque professionnel de santé, d'exprimer ses attentes et ses idées pour réformer le système, grâce à une grande consultation en ligne qui se déroule jusqu'au 17 février. Pourquoi est-il important que chacun y participe ? Éléments de réponse avec Éric Chenut, président de la Mutualité Française, et Sébastien Guérard, président de l'UNPS.

Comment est née l'idée de ces États généraux ?

Éric Chenut : Depuis plusieurs années, PLFSS après PLFSS, on constate que les conditions politiques et institutionnelles ne permettent plus d'engager les réformes structurelles nécessaires. La question de la soutenabilité de notre modèle social se pose de plus en plus. Le déficit de l'Assurance maladie ne cesse d'augmenter. Il devient urgent de changer de prisme. D'autant plus que les sujets de santé et de protection sociale font partie des préoccupations majeures des citoyens. Si nous voulons qu'ils soient bien appréhendés par les politiques, en particulier dans le cadre de l'élection présidentielle de 2027, nous devons prendre les choses en main.

Sébastien Guérard : Nous sommes un grand nombre d'acteurs de la santé et de la protection sociale à nous demander comment sortir de la crise actuelle, avec l'absence complète de vision politique et l'incapacité totale des politiques à porter les réformes nécessaires. Nous n'avons ni loi de santé, ni stratégie nationale de santé ! Il est temps d'agir. À l'automne 2024, l'élaboration du PLFSS pour 2025 a été un élément déclencheur. Le texte est arrivé très tard à l'Assemblée, il a été adopté très tardivement, vidé de mesures pourtant importantes… Nous en avons parlé lors du congrès de la Mutualité Française en juin 2025, qui a toute la légitimité pour porter et être moteur sur le sujet. En tant que président de l'UNPS, j'ai dit oui tout de suite.

Comment avez-vous identifié les 7 organisations porteuses du projet (Mutualité Française, UNPS, AAM, CFDT, Fehap, Unsa et Uniopss) ?

Éric Chenut : Nous avons écrit aux organisations avec lesquelles nous avons l'habitude d'échanger. Celles-ci couvrent un panel assez large et représentatif des usagers, des syndicats, des professionnels de santé salariés et libéraux, etc. Mais il faut savoir que chaque semaine, d'autres partenaires nous rejoignent : nous sommes aujourd'hui 45 organisations. Cela montre que notre démarche répond à une attente. Nous savons que nous ne serons pas d'accord sur tous les sujets mais nous sommes partants pour travailler ensemble à faire émerger des solutions.

Sébastien Guérard : L'idée était de rassembler assez largement, en associant des organisations qui sont légitimes pour construire ensemble les fondamentaux et la philosophie de la réforme de notre système de santé et de protection sociale. Il y a par exemple une organisation syndicale importante et réformiste, la CFDT, mais aussi un représentant des professionnels de santé libéraux, l'UNPS. Il était important que les usagers soient représentés. Il y a également la Fédération des établissements hospitaliers et d'aide à la personne privés solidaires (Fehap), qui n'est pas la plus importante organisation hospitalière mais représente le secteur privé à but non lucratif. Contraint par un calendrier serré, l'objectif étant de transmettre un programme aux candidats pour l'élection présidentielle de 2027, nous avons fait le choix de l’agilité en démarrant avec un nombre réduit d’organisations mais qui a vocation à s’élargir au sein du comité des partenaires.

Nous n'avons pas forcément l'habitude de travailler ensemble mais nous partageons un diagnostic commun : le système de santé et de protection sociale va mal, et si on ne change rien, on se dirige droit dans le mur. La carence économique et politique est totale. Si nous n'agissons pas, personne ne le fera à notre place. Il est important que les acteurs concernés prennent la main sur ce sujet, pour que le système tienne. Nous ne serons sans doute pas d'accord sur tout, mais nous sommes d'accord pour aborder tous les sujets, sans tabou.

Pourquoi ne pas vous appuyer sur le ministère de la Santé pour co-organiser cet événement ?

Éric Chenut : Il y a eu un grand débat en 2019, le Conseil national de la refondation (CNR) en 2022, mais ça n'a rien donné ! Nous sommes nombreux à nous être investis, pour rien. Ce sont autant d'occasions ratées très dommageables. En outre, l'instabilité politique ne crée pas les conditions optimales pour que nous travaillons avec le Gouvernement. On en est au 8e ministre de la Santé depuis 2022…

Sébastien Guérard : En effet, nous nous étions beaucoup investis dans le CNR Santé, mais nous n'avons pas été écoutés. Des pages et des pages ont été produites, des cahiers de doléances ont été remplis mais n'ont jamais été rendus publics, contrairement à ce qui était annoncé. Le dispositif a été complètement instrumentalisé par les politiques. Dans mon département par exemple, le compte rendu des débats était à la main de l'ARS et ne reflète absolument pas le contenu des échanges auquel j'ai assisté.

Pourquoi consulter les citoyens, quand vous pourriez proposer vous-mêmes un projet de réforme du système de santé et de protection sociale ?

Éric Chenut : Parce qu'on ne leur donne pas assez la parole ! Le système est fait pour eux, financé par eux… On ne peut pas les ignorer. Par ailleurs, à la Mutualité, nous avons l'habitude de solliciter les adhérents avant de prendre des décisions. C'est notre ADN. Mais nous consultons également les professionnels de santé, du lien, de l'accompagnement, etc. car ce sont eux qui font fonctionner le système. Plus de 50 000 personnes se sont déjà exprimées sur placedelasante.fr, c'est significatif ! 50 0000 personnes ont pris le temps de réfléchir à leurs attentes, de dire à quoi elles sont prêtes, à formuler des propositions…

Sébastien Guérard : Depuis des années, une des premières priorités des Français est l'accès aux soins et les difficultés autour du système de santé. Il est donc important que nous sachions ce qu'ils veulent, les efforts qu'ils sont prêts à consentir et quelle est leur compréhension du système. C'est nécessaire pour apporter des réponses adaptées à leurs attentes mais aussi aux efforts qu'ils sont disposés à faire.

Quels sont les principaux défauts de notre modèle social aujourd'hui ?

Éric Chenut : En 2025, on a dépensé 330 milliards d'euros pour se soigner, en comptant les dépenses de l'assurance maladie, des mutuelles et le reste à charge pour les usagers. C'est considérable !
Mais les gens ne s'en rendent pas compte, notamment parce que la pratique du tiers payant donne l'impression que "c'est gratuit". Il y a aussi des questions comme l'attractivité des métiers du soin sur lesquelles le statu quo n'est plus possible.

Sébastien Guérard : Notre système de protection sociale a été construit il y a 80 ans, dans un tout autre contexte. À l'époque la démographie était ultra favorable à un système par répartition : il y avait peu d'utilisateurs du système pour beaucoup de cotisants. Aujourd'hui c'est l'inverse, donc le système n'est plus soutenable. Nous n'avons pas opéré la juste transition de notre modèle au regard à la fois des attentes des usagers et des évolutions démographiques.

Le constat est le même pour le système de santé : il a été conçu pour générer du soin, en particulier du soin lourd, mais on n'a pas su basculer vers la prévention au fil des progrès médicaux. Le modèle est construit exclusivement sur la génération d'actes de soins : aucun professionnel ou établissement de santé n'a intérêt à ce que les patients ne tombent pas malades.

Quels défis doit-on relever dans les années à venir ?

Éric Chenut : Nous devons aujourd'hui opérer 3 grandes transitions. La première est écologique : l'environnement (la qualité de l'air, de l'eau, les pesticides…) a un impact sur notre santé. La deuxième est numérique, avec les algorithmes, l'intelligence artificielle, l'importance de la data… Cela peut faire peur mais je pense qu'il faut y voir un levier d'efficience pour éviter des soins redondants, pour favoriser la prévention en personnalisant les parcours… Enfin, il y a une transition démographique. Pour la première fois, en 2025, la France a enregistré plus de décès que de naissances. Les courbes se sont inversées plus vite que prévu. Résultat : notre modèle de financement n'est plus soutenable. Il faut savoir que les dépenses de santé d'une personne de plus de 75 ans sont égales à 4 fois celles d'une personne de 20 à 30 ans. Or le nombre de plus de 75 ans explose… Que sommes-nous prêts à allouer à notre système de santé ? Les dépenses augmentent de 4 % par an. En 2035, ça voudrait dire qu'on consacrera 17 % de notre budget à la santé. Est-ce ce que l'on souhaite ? Est-ce qu'on va rogner sur d'autres budgets (celui alloué à l'école, la recherche, à la construction des routes…) pour compenser ? C'est un vrai choix de société, qui ne se résume pas à des questions techniques.

Sébastien Guérard : Il va falloir repenser toute la gestion financière du système. Il a 80 ans et on est arrivés au bout. Le PLFSS date des années Juppé, ce n'est plus un outil adapté. Il était pertinent à l'époque pour avoir une vision des dépenses sur un an, mais aujourd'hui nous avons besoin d'une vision pluriannuelle. Notamment si on veut se fixer des objectifs à moyen et long terme autour de la prévention, et pouvoir mesurer les effets produits par ces politiques de santé. Nous allons devoir repenser les parcours de soins et de prévention, mais aussi repenser le modèle de financement… sachant qu'il y a des moins en moins de travailleurs qui cotisent pour financer le système et de plus en plus de personnes âgées, qui vivent de plus en plus longtemps (mais avec une espérance de vie en bonne santé qui stagne) et qui souffrent de plus en plus tôt de maladies chroniques.

Pouvez-vous présenter le questionnaire proposé dans le cadre de cette consultation ?

Éric Chenut : Il a été conçu pour toucher tout le monde. Certaines questions portent sur l'organisation du système, les risques de financiarisation, l'accessibilité géographique et économique des soins, la place du numérique, etc. Dans les premiers résultats, il est intéressant de constater que certaines préoccupations des usagers font écho à celles des professionnels. Il n'y a pas d'opposition absolue.

Sébastien Guérard : La première séquence du questionnaire a été conçue pour mesurer le ressenti du citoyen sur sa prise en charge : est-ce qu'il se sent bien accompagnés ? A-t-il rencontré des difficultés particulières ?... On veut mesurer aussi son attachement au modèle de protection sociale. Est-ce qu'il considère qu'il paye trop de cotisations ou d'impôts par rapport aux prestations dont il bénéficie ? Ou pas assez ? Ou que c'est équilibré ? On cherche aussi à cibler ses priorités immédiates : est-ce que c'est d'avoir une réponse à son besoin de soin dans les meilleurs délais, de façon systématique ? Est-ce que ce soit le cas sur tout le territoire pour tous les citoyens, ou surtout pour lui ? Est-ce de réduire le déficit de la Sécurité sociale, de cotiser moins, développer la prévention, réduire les risques liés au travail, les risques liés à l'environnement… ? Ces questions nous permettront de dégager de grandes tendances.

Le questionnaire invite par ailleurs à s'interroger sur un changement de modèle, en comparant notre système à celui d'autres pays. Il permet de se poser des questions qu'on n'a pas l'habitude de se poser.

Pourquoi est-il important que les kinésithérapeutes, et plus largement les professionnels de santé, se mobilisent pour faire entendre leur voix ?

Éric Chenut : Nous avons besoin de savoir ce qu'ils souhaitent sur des problématiques comme les compétences partagées, les délégations de tâches, leurs priorités en termes de qualité et pertinence des soins… Les kinésithérapeutes ont des choses à dire, au regard de leur rôle particulier dans la chaîne de soins.

Sébastien Guérard : Il est crucial qu'ils se mobilisent, en particulier les libéraux ! Nous avons besoin de leur opinion. Notamment parce qu'il y a des chances pour que les attentes des citoyens soient déconnectées de celles des professionnels de santé. Si on schématise, les patients veulent être soignés vite, bien et gratuitement. Tandis que les professionnels peuvent se mobiliser pour améliorer l'accès aux soins, la qualité et la pertinence des actes ou encore leur répartition sur le territoire, mais au juste prix ! L'enjeu sera ensuite de faire converger les deux visions. 

Une fois la consultation terminée, le 17 février, qu'est-ce qui est prévu ? Quelle est la prochaine étape ?

Éric Chenut : D'abord, nous rendrons publics les résultats de la consultation, ainsi que notre analyse de ces résultats. Nous souhaitons être transparents tout au long du processus. À partir de mars, une 2e phase va démarrer, avec des groupes de travail en région et au niveau national, associant à la fois les citoyens et des sachants, experts de leur sujet. Le but est qu'un maximum de propositions et de solutions émergent pour chaque problématique. S'il y a des dissensus, ils ne seront pas mis sous le tapis. Les sujets les plus clivants seront creusés pour essayer de faire émerger des consensus ou des compromis. Ces ateliers dureront jusqu'à l'été.

À l'automne est prévue une conférence de convergence qui fera émerger une palette de solutions et d'alternatives pour chaque grande question, que nous ferons passer aux politiques et aux institutionnels. Ce seront des réponses documentées, travaillées et assumées de notre part, pour que les gens puissent ensuite faire leur choix en connaissance de cause.

Pour participer à la consultation : placedelasante.fr

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