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Damien Olivon «En Ehpad, le kinésithérapeute coordonnateur travaille en binôme avec le médecin coordonnateur»

Sophie Conrard
Kiné actualité n° 1641 - 09/11/2023

Président de la toute nouvelle "FKCoor" (lire l'encadré), Damien Olivon est de fait le coordonnateur des kinésithérapeutes coordonnateurs de France. Ce nouveau métier n'est pas limité à la gériatrie, mais les premiers ont pris leurs fonctions dans des Ehpad du groupe Edenis. Explications sur leur rôle et sur les ambitions de la FKCoor en termes de santé publique.

Kiné actualité : Combien y a-t-il de kinésithérapeutes coordonnateurs en France à ce jour ?
Damien Olivon : Les 2 premières ont officiellement pris leurs fonctions au mois de mai, dans des Ehpad du groupe Edenis, réseau associatif à but non lucratif. Mais en pratique, nous avons déjà recensé une dizaine de confrères et consœurs faisant fonction de kinésithérapeutes coordonnateurs. Avec la FKCoor, nous allons poursuivre ce recensement, accompagner les professionnels concernés et nous espérons susciter des vocations de plus en plus nombreuses.

Quelles sont les perspectives de développement de ce nouveau métier, pour la FKCoor ?
Nous avons débuté avec les Ehpad parce que le défi en termes de santé publique est colossal, et qu’il est urgent d’y apporter des réponses concrètes et efficientes. Mais nous travaillons déjà à établir des fiches métier de kinésithérapeutes coordonnateurs dans d’autres domaines où la coordination de la rééducation est indispensable : la réhabilitation améliorée après chirurgie (RAAC), l’hospitalisation à domicile (HAD), la santé au travail pour prévenir les risques de TMS, etc.

Quel est le rôle du kinésithérapeute coordonnateur en Ehpad ?
Il coordonne l’ensemble des professionnels de la rééducation et de l’activité physique adaptée autour du patient (kinésithérapeutes, ergothérapeutes, psychomotriciens, orthophonistes, APA...) et fait le lien avec le personnel soignant, afin de solliciter au mieux les capacités fonctionnelles des résidents et réduire d’autant la pénibilité de leur travail. Entre autres, il forme le personnel à la prévention des TMS et au repérage des situations à risques.

Par ailleurs, son expertise est essentielle dans la prévention de la perte d’autonomie des résidents. Grâce à son expertise des troubles fonctionnels et à une évaluation des besoins de soins, il mobilise l’équipe de soins autour de la prévention de la diminution des capacités fonctionnelles du résident. Il met en lumière le travail des aides-soignants, qui sont les premiers à solliciter les capacités des résidents au quotidien.

Le premier rôle du kinésithérapeute coordonnateur, c’est de donner aux résidents accès aux soins de rééducation dont ils ont besoin. Nous sommes confrontés à un véritable problème éthique dans certains établissements, où des résidents ne reçoivent pas les soins de rééducation qui leur sont pourtant nécessaires.

Or l’accès aux soins est un principe fondamental en droit de la santé.

Concrètement, à l’entrée d’un nouveau résident, chaque rééducateur pose son diagnostic et partage ses objectifs de traitement avec le kinésithérapeute coordonnateur, qui facilite la complémentarité des interventions. Mais ce n’est pas lui qui prescrit les soins de rééducation. Son rôle est différent de celui de kinésithérapeute référent, avec lequel on le confond parfois : ce dernier n’encadre que des kinésithérapeutes.

Comment le rôle du kinésithérapeute coordonnateur s’articule-t-il avec celui du médecin coordonnateur en Ehpad ?
Le kinésithérapeute coordonnateur en Ehpad travaille en binôme avec le médecin coordonnateur. Le premier partage son expertise des troubles fonctionnels avec le second qui est l’expert des troubles organiques. Ils sont aussi en lien avec l’infirmière coordonnatrice.

Au sein de l’établissement, le kinésithérapeute coordonnateur met du liant entre libéraux et salariés, entre soignants et rééducateurs... et il participe au Pathos de l’établissement (l’outil par lequel on évalue les niveaux de soins nécessaires) avec le médecin coordonnateur.

Si le kinésithérapeute coordonnateur n’a pas le pouvoir de prescrire des soins de rééducation, n’est-il pas tributaire du bon vouloir du médecin coordonnateur ?
C’est le médecin traitant du résident qui prescrit les soins de kinésithérapie, pas le médecin coordonnateur (mais il arrive que celui-ci fasse office de médecin traitant pour des résidents en cas de vacances médicale). Donc il n’y a pas de “rapport hiérarchique” entre le kinésithérapeute coordonnateur et le médecin coordonnateur.

De plus, avec l’accès direct, le kinésithérapeute traitant peut intervenir pour poser le diagnostic kinésithérapique du résident qui ferait appel à lui et assurer jusqu’à 8 séances de kinésithérapie. Cela permet d’agir efficacement dès son entrée dans l’établissement, en attendant l’intervention du médecin et la pose du diagnostic médical.

Vous évoquez une “épidémie de dépendance”...
On prévoit d’ici 2050 un doublement du nombre de personnes de 60 ans et plus, dans le monde comme en France. C’est considérable ! Si nous n’agissons pas, les services de santé seront saturés car le vieillissement s’accompagne de pathologies chroniques. En France, d’ici 10 ans, les plus de 65 ans représenteront le quart de la population. On estime que plus d’un million de personnes risquent de perdre leur autonomie d’ici 2025.

Avec le vieillissement, le risque de chutes augmente (il y a chaque année en France 450 000 chutes chez les personnes de 65 ans et plus, mais elles ne sont pas systématiquement signalées au médecin traitant), avec souvent des conséquences dramatiques. Elles entraînent plus de 100 000 hospitalisations par an et plus de 10 000 décès chez les personnes âgées. Elles ont des conséquences physiques, psychologiques, sociales et marquent une rupture dans leur vie. La chute est souvent la porte d’entrée dans la dépendance.

Au-delà de ces conséquences humaines, les chutes ont un coût pour la collectivité : 2 milliards d’euros par an, dont 1,5 milliard pour l’assurance maladie [1].

Si un kinésithérapeute souhaite devenir coordonnateur en Ehpad, quelle formation lui recommanderiez-vous ?
Nous souhaitons qu’il ait au moins 5 ans d’expérience en gériatrie et ait suivi des formations de mise à jour de ses connaissances dans ce domaine. À la suite de sa prise de fonctions, il s’engage à obtenir un diplôme universitaire en gériatrie dans les 3 ans qui suivent. Il peut par exemple choisir le DU de kinésithérapie et réhabilitation gériatrique (KRG) créé par France Mourey, qui se déroule en 7 jours (à Dijon) et un mémoire. C’est concrètement très faisable.

Une des missions du kinésithérapeute coordonnateur est d’être le référent en activité physique adaptée (APA) de son Ehpad. Est-ce que ça va de soi dans tous les établissements ?
Non, pourtant cela paraît logique : depuis cet été, chaque Ehpad a l’obligation de nommer un référent en APA. Le kinésithérapeute coordonnateur remplit de fait cette fonction. C’est cohérent. L’APA est ainsi pleinement intégrée dans le projet d’établissement et cela ne nécessite pas de former une personne supplémentaire.

Le kinésithérapeute coordonnateur signe un contrat spécifique avec l’établissement qui l’emploie. La FKcoor propose-t-elle un modèle de contrat ?
Nous sommes en train d’élaborer un contrat-type et nous sommes déjà à la disposition des confrères pour relire celui qui leur est proposé et les conseiller si besoin. Nous sommes là aussi pour les accompagner dans leurs démarches, leur formation, leur prise de fonction... et échanger avec les Ehpad qui le souhaitent, bien sûr.

Découvrez la FKCoor

La FFMKR a créé la Fédération des kinésithérapeutes coordonnateurs (FKCoor) pour faciliter le déploiement et assurer la promotion de ce nouveau métier “dans tous les domaines où la coordination rééducative est indispensable” : en Ehpad, en santé au travail, pour la HAD, la RAAC, etc. Elle a pour ambition de “démontrer l’impact de cette fonction en termes de santé publique”, en premier lieu pour ce qui concerne “l’épidémie de dépendance qui touche les seniors”. Dans un contexte de pénurie de médecins, “le kinésithérapeute coordonnateur participe à la structuration des parcours de soins nécessitant une coordination forte des professionnels concernant les troubles fonctionnels du patient, en particulier les personnes âgées, et travaille en binôme avec le médecin coordonnateur en Ehpad”, explique la Fédération.

La FKCoor sera bientôt dotée de son propre site Internet. En attendant, vous pouvez vous renseigner auprès de son président, Damien Olivon : d.olivon@ffmkr.org

Comment est rémunérée l’activité de coordination ?
À titre indicatif, la rémunération attendue est aux alentours de 60 € de l’heure, en statut libéral. Celle-ci va évidemment dépendre de différents facteurs. Les consœurs qui ont pris leurs fonctions chez Edenis ont souhaité garder leur statut de libérales, mais auraient pu opter pour le statut salarié. Cela va dépendre des souhaits des kinésithérapeutes coordonnateurs et des établissements.

Puisqu’on parle d’argent : nous avons observé qu’il était plus facile de créer des postes de kinésithérapeutes coordonnateurs dans les Ehpad qui passent ou vont passer à la dotation globale. Comme les budgets rééducation sont fusionnés, l’enveloppe est généralement suffisante pour disposer de la marge nécessaire pour créer ce poste. Précisons que cela ne coûte pas très cher à l’établissement : on parle dans un premier temps de 0,2 équivalent temps plein pour un Ehpad de 80 lits. La plupart des établissements comprennent vite qu’ils ont tout à y gagner ! Le retour sur investissement est garanti, à la fois pour les résidents et pour le personnel, qui sera formé en interne par le kinésithérapeute coordonnateur.

Faut-il une appétence particulière pour les tâches administratives ?
Avant tout, il faut aimer travailler en équipe pluriprofessionnelle : échanger avec les autres, tracer ses actes, être formé et continuer à se former, dire bonjour en arrivant... L’idée est de s’investir au sein de l’établissement, apporteur de solutions, d’innovation organisationnelles, humaines et techniques, pas de vouloir “être chef”.

Les projets se font en équipe, à court, moyen et long terme. Il y a des tâches administratives différentes de celles en libéral : il faut savoir manier Word et se former aux fonctions de bases d’Excel, tenir un tableau de bord et vérifier qu’il n’y a pas de redondance entre les interventions rééducatives des uns et des autres, monter des projets, demander des devis pour du matériel, organiser des réunions, en faire le compte rendu, envoyer des mails, etc. Mais ce n’est pas l’essentiel des missions d’un kinésithérapeute coordonnateur ! Pour vous donner une idée, sur une demi-journée, il passera moins d’une heure sur son ordinateur.

Il participe aussi à l’intégration de l’Ehpad dans les réseaux de gérontologie alentours. Pourquoi et comment doit-il s’y prendre ?
On parle aujourd’hui de centres de ressources territoriaux (CRT), ce qui est légèrement différent des “Ehpad plateformes”. Les Ehpad s’ouvrent sur l’extérieur et la prise en charge domiciliaire en complémentarité des autres acteurs locaux et des professionnels libéraux. Dans ce contexte, le kinésithérapeute coordonnateur est amené à être en contact avec de nombreux interlocuteurs : le secteur de la HAD, l’ensemble des libéraux de santé du territoire, les SSIAD et SAAD, mais aussi en amont les acteurs de la prévention : programme Icope, réseaux de prévention des risques professionnels (Carsat, etc.), les CPTS... La liste est longue !

[1] Tous ces chiffres ont été cités par le Gouvernement dans un document diffusé le 28 février 2023 lors d’un point d’étape sur son Plan antichutes.

© D.R.

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